Critiquez vos collègues pour votre bien... Et celui de votre entreprise !

J'ai récemment pu lire (pour ne pas dire dévorer) l'un des derniers ouvrages parus aux éditions Eyrolles dont le titre, Eloge de la critique et des jeux de pouvoir en entreprise, a éveillé ma curiosité. J'ai voulu en savoir un peu plus et son auteur, Laurence BOURGEOIS, a gentiment accepté de m'éclairer...

Bonjour Laurence. En 2 mots, qui êtes-vous ?

Je suis avant tout une passionnée. Passionnée à la fois par l'Humain, et aussi par les approches marketing et business. Après des études de gestion à l'université Paris IX Dauphine, j'ai occupé pendant plus de quinze ans des fonctions Ressources Humaines et Marketing dans des groupes industriels soumis à de profonds remaniements : restructurations, pression concurrentielle, plans sociaux...

Dans ces contextes de forte incertitude, j'ai pu constater que la critique, inhérente à la vie de toute organisation, est plus que jamais présente et qu'en général les collaborateurs y travaillant restent néanmoins soudés, entre eux et avec leur entreprise. C'est ce paradoxe que j'ai souhaité lever, en prenant le contre-pied de l'idée communément admise selon laquelle critiques et jeux de pouvoir sont avant tout vus comme des maux à abattre à tout prix dans les organisations.

Vous venez de publier aux éditions Eyrolles une "éloge de la critique et des jeux de pouvoir en entreprise". En quoi la critique est-elle bénéfique selon vous ?
Critiquer, médire, colporter ragots et rumeurs apporte à la fois des bénéfices individuels, mais aussi collectifs. Sur un plan individuel, critiquer répond d'une part à notre peur de nous retrouver face à nous-même, seul, et de rompre l'isolement qu'entraîne l'individualisme croissant. Aussi, lorsque nous critiquons, nous parlons de l'autre, et, logiquement, moins de nous : médire sur les autres évite donc de se dévoiler. C'est aussi un passe temps comme un autre !

D'autre part, critiquer est une façon comme une autre de vaincre la peur de l'autre, qui cherche peut-être à nous voler notre poste ? Nos projets ? Qui risque d'être mieux évalué que nous ? : chercher à "enfoncer" ses collègues est une technique très répandue, qui consiste à rabaisser l'autre pour mieux se valoriser soi-même.

Enfin, critiquer, par exemple à la machine à café, répond au besoin d'être reconnu du groupe et d'exister, tout simplement ! Et puis dire du mal procure aussi un certain plaisir... Sur le plan collectif, j'ai souhaité démontrer que la critique est source de performance globale de l'organisation, remettant ainsi en question les idées reçues sur le sujet.

Tout d'abord, vous remarquerez que les personnes qui critiquent sont des personnes impliquées dans la vie de leur organisation ; pour preuve : les thèmes de discussion portent avant tout sur le chef, les décisions prises, le "système", les collègues.

Ensuite, ces acteurs en apparence toxiques sont en général plutôt capables de discerner extrêmement rapidement chez les autres leurs points faibles, leurs lacunes, leurs faiblesses et de les manipuler ensuite pour servir leurs propres intérêts : c'est une certaine forme d'intelligence !

Par ailleurs, critiquer, dans le sens premier du terme, c'est être capable de jugement, qu'il soit positif ou négatif. Critiquer permet donc de remettre en question, de challenger l'existant, sortir du cadre, de penser "out of the box".

Aussi, parce qu'elle nous pousse inévitablement à nous comparer à l'autre, la critique permet de de se dépasser ; elle fait progresser.

Enfin, elle permet de créer ou de retisser du lien social, de développer une solidarité entre les acteurs, de renforcer la communication informelle, de s'auto-satisfaire et de récupérer du pouvoir ; c'est donc un puissant outil de management. Sans compter qu'une petite pause à la machine à café pour déblatérer sur les collègues est un moyen de souffler dans la journée, de libérer son stress, d'évacuer une agressivité refoulée et d'éviter de craquer !


L'entreprise a plutôt tendance à miser sur ses points forts pour développer sa marque employeur. Selon vous, doit-elle aussi communiquer sur ses points faibles ?

Je pense qu'une entreprise doit communiquer sur ce qu'elle est, notamment vis-à-vis de ses clients internes, c'est-à-dire de ses salariés. A l'instar de tout produit de grande consommation, elle possède des axes de différenciation par rapport à ses concurrents. Elle véhicule des éléments perçus comme positifs, et d'autres qui le sont moins.

Lors de l'embauche, mais aussi tout au long d'une carrière, la relation "entreprise-salarié" est une relation "donnant-donnant", où l'entreprise est tour à tour acheteuse (de compétences) et vendeuse : elle doit se vendre pour attirer et retenir ses talents. Le salarié achète, ou pas, mais en toute connaissance de cause...

A quoi ressemblerait une entreprise où la critique et les jeux de pouvoir n'existeraient pas ?

Je suis convaincue qu'une telle organisation n'existe pas ! Nous savons tous que le monde de l'entreprise n'est pas rose et que les individus qui y travaillent ne s'y promènent pas tous le sourire aux lèvres. La critique est inhérente à la vie en communauté et source de richesse. L'employé "modèle" n'existe pas, et fort heureusement d'ailleurs ! Il serait inquiétant de travailler dans une entreprise où tout dysfonctionnement est gommé, de sorte qu'aucun conflit n'apparaisse.

De même, il serait aussi inquiétant pour un manager de gérer des collaborateurs "transparents", pour qui tout va toujours très bien et qui ne se plaignent jamais. Où serait alors la remise en question ? La créativité ? l'implication dans la vie de l'entreprise ? Je suis convaincue que les grains de sable, qui sont certes parfois dérangeants, sont indispensables au succès d'une organisation.

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A propos de Guillaume COUDERT

Guillaume intervient sur la marque employeur et les méthodes de recrutement innovant depuis 2009. Passionné de nouvelles tendances et de sports de montagne, il est également très investi dans la cause environnementale. Directeur Associé d'Agorize, Guillaume est diplômé de l'Université Panthéon-Assas et de l'ISC Paris.
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